En début d’année, j’étais loin d’imaginer célébrer le Nouvel An à Istanbul. J’étais loin de tout en fait. J’entamais ma neuvième saison à Ekaterinbourg, capitale de l’Oural, en plein cœur de mes campagnes de Russie.
Oui, j’étais loin d’imaginer le tour du monde qui allait suivre à l’été : l’équipe de France, les Jeux Olympiques de Rio, le titre WNBA avec les Los Angeles Sparks, puis, pour boucler la boucle, ma venue à Istanbul, au club de Fenerbahce en début d’automne.

J’avais dès lors toutes les raisons de fêter cette succession d’aventures, de contrées, d’émotions ; de trinquer à celles qui m’attendraient dans le cycle enivrant d’un nouveau collectif.
Si la naissance du Christ n’est pas célébrée en Turquie, le Nouvel An est un événement comme
(presque) partout ailleurs. Et mes coéquipières n’étaient pas les dernières à s’y préparer. La semaine précédant la Saint-Sylvestre, elles n’arrêtaient pas d’échanger sur le festif de leurs programmes respectifs : en famille, ou bien dans une retraite au calme, mais, pour la plupart, dans la liesse, les cotillons, les rires et les chants partagés entre amis ! Des noms de restaurants chics sifflaient aux oreilles, des idées de tenues, des envies de danses frénétiques dans une discothèque de renom… Elles en frétillaient rien qu’à y penser !

Pour ma part, j’allais passer le Réveillon avec Alain et sa famille. Alain est un ressortissant
français d’une quarantaine d’années qui vit depuis 5 ans à Istanbul avec son épouse et son fils.
Je l’avais rencontré peu après mon arrivée au club, en octobre dernier, alors qu’il se rendait à un match d'Euroleague de notre équipe masculine. Il vit sur les hauteurs de la ville, côté européen. Alain avait carte blanche. Il nous a emmenés dans un restaurant prisé d’un quartier ouest de la ville. Alain ne s’était pas trompé : l’endroit était splendide… et plein comme un œuf ! Sa petite famille comme moi-même étions aux anges : une salle à l’architecture ottomane décorée avec raffinement, une atmosphère rieuse, un brouhaha festif, un service irréprochable et, côté assiette, une farandole de mets fins, subtils, parfumés qui auraient ouvert l’appétit à n’importe quel anorexique ! Et pour les tout-petits, une structure gonflable abritait une piscine à boules qui déclenchaient des salves de rires ! Personnellement, j’ai opté pour le dîner ! Je me suis laissé tenter par une viande d’agneau fourrée à la pistache. Un pur régal.

Au sortir du dîner, nous nous sommes rendus au domicile d’une amie proche d’Alain, une turque qui possède un appartement spacieux, où nous entamerions le décompte final de l’année et le début de la nouvelle… en pantoufles et non plus en talons-aiguilles !
Et nous voilà une dizaine à faire tinter nos verres en écho aux douze coups de minuit, avant
d’entamer une énergique… partie de tombola – l’équivalent de notre loto -, un sport national en Turquie ! Et fous-rires garantis !
J’ai dû quitter la soirée vers les 2 heures du matin, des souvenirs frais en pagaille, heureuse
d’avoir pu partager un pan de la vie turque. J’étais partie depuis une dizaine de minutes quand mon téléphone portable retentit. C’était Alain. Sa voix n’était pas habituelle.
- « Sandrine, désolé de te déranger, mais tu as appris la nouvelle ? »
- La nouvelle ? Non. Quelle nouvelle ?
- Eh bien… Euh… Il y a eu un attentat.
- Un attentat ? Où ça ?
- Dans une boîte d’Istanbul. Un homme déguisé en Père Noël a fait irruption au Reina et a
fait feu sur la foule. Il y aurait plusieurs morts. »
Je ne sais quoi lui répondre. Je vais pour le relancer quand Alain semble lire dans mes idées qui se bousculent alors.
- Tu devrais t’assurer que tes coéquipières vont bien.
Je suis pétrifiée. Pendant quelques minutes, je reste immobile, figée. Oui, bien sûr, aller aux
nouvelles rassurantes, me rassurer du même coup. J’envoie un texto à deux de mes copines de
club susceptibles d’être sur les lieux. Dans les vestiaires, elles avaient parlé de passer le Réveillon dans une boîte de nuit du quartier ciblé. Je tapote quelques mots.
- « Hey, where are you guys ? »
Et j’attends. Mes yeux ne parviennent pas à se défaire de l’écran de mon portable. J’attends
fébrilement une réponse, un message, quelque chose qui donne un signe de vie. Insupportable.
Et puis mon portable tinte.
- “We are fine and safe”.
Elles vont bien et sont en sécurité ! Merci téléphone ! Deux petites minutes s’étaient écoulées.
J’ignorais que 120 secondes pouvaient durer aussi longtemps… Je suis alors rentrée chez moi
soulagée. Soulagée mais meurtrie. Une fusillade, des morts, quand les gens célèbrent la vie.
Dimanche 1er janvier. Rarement nous sommes-nous retrouvées avec une telle frénésie dans les vestiaires, à l’heure d’entamer le premier entraînement de l’année. Nous avions toutes les images de la tragédie qui tournaient en boucle aux infos et maintenant dans nos têtes. Nos conversations se sont centrées sur nos deux équipières parties en goguette la veille, les pressant de questions. Elles nous ont raconté.
Elles avaient rejoint une boîte de nuit du même quartier, à peine à dix minutes à pied du Reina. La fête battait son plein, disaient-elles, quand soudainement, la musique a stoppé net.
Passé le moment de stupeur générale, une évacuation d’urgence a été ordonnée. Panique générale, sortie en catastrophe. Elles se sont alors retrouvées sur le trottoir, hébétées, se doutant bien qu’un drame planait sur la ville mais sans savoir vraiment ce qui était advenu.
En un rien de temps, elles se sont retrouvées seules, dans une rue devenue déserte. Plus un bruit, pas un piéton en vue, pas une voiture au loin… Encore moins de taxis. Elles consultent leurs portables ; apprennent par l’application de CNN – la chaîne d’infos américaine – qu’un attentat s’est produit à deux pas de là. Alors, elles ont marché dans les ruelles devenues sombres du quartier, déambulant de croisements en carrefours à la recherche d’une âme secourable, d’un taxi. Qu’elles croiseront finalement après une bonne heure d’errements.

Fin d’angoisse. Fin d’année. Drôle d’année.

La Turquie venait de subir le 27e attentat perpétré sur son sol en 2016. Jamais elles n’en furent
aussi près. Et l’onde de choc nous avait toutes secouées. Avant de resserrer instinctivement nos liens. C’est peut-être la réponse à apporter en pareil circonstances sordides : se serrer les
coudes, faire front, ne pas céder.

Sandrine

4 Comments