C’est la prophétie que m’avait un jour lancé une coéquipière : j’aime tant le jeu, je passe tant de temps en sa compagnie, que j’épouserai la balle ! Une boutade qui m’a ouvert les yeux. D’où ce partage d’expérience dispensé en toute humilité à celles et ceux qui veulent s’épanouir dans leur sport.

C’est un peu comme le chrono d’un match de basket : mine de rien, le temps défile, les paniers s’enfilent et le money time se profile.
Voilà maintenant onze ans que je suis pro.  Question mariage, on parlerait de noces de corail, comme celui qui colorise les récifs des Antilles, d’où je viens.

Et la traversée de l’océan, celle qui m’a fait quitter les rivages de la Martinique pour un tour du monde à escales, a connu ses paquets de houle, de tangage, d’émotions fortes. Pensez : débarquer en métropole, à Toulouse dans un premier temps, puis en plein bois de Vincennes, à l’INSEP, pour ensuite virer plein Nord pour atteindre Valenciennes et l’USVO à 18 ans. Aux échecs, on évoquerait les diagonales du fou…

18 ans, mon Dieu … Est-ce que je pouvais réaliser ce qui m’arriverait ? Est-ce que je pouvais imaginer qu’en l’espace de deux ans, j’allais devenir championne de France, vainqueur de la Coupe de France, me voir remettre de nombreux titres individuels, comme celui de meilleure joueuse française et de meilleure jeune joueuse européenne ?Franchement, non. J’étais partie pour jouer. C’était déjà beaucoup. Pour gagner aussi – on ne se refait pas. Déracinée, oui, mais enracinée dans une quête : l’envie de bosser dur, de réussir, d’accomplir.

 

“ Être la personne qui ouvre et ferme les portes du gymnase ». Telle était ma devise.

 

Alors, je ne comptais pas le temps passé en salle avant et après les entraînements. 45 minutes, une heure peut-être, pour répéter mon geste de tir, mes gammes de déplacement dos et face au panier, ou bien encore pour améliorer mon endurance. Des séries d’allers-retours, sur les vingt-huit mètres de longueur du terrain, en un temps limité, histoire de mettre mon coeur dans des conditions de fatigue extrême. C’est les mains appuyés sur les genoux, le souffle court et ruisselante de sueur que je terminais ces séances proches du sacerdoce, mais si importantes.

Des limites, j’en avais bien sûr. Mais un objectif, une obsession même, toisaient mes capacités du moment: devenir la meilleure. C’est bien simple : quand la fatigue survenait, quand mon corps fléchissait, ma petite voix intérieure prenait le relais : “ Hé, Sandrine, tu te bouges ou quoi ? Tu préfèrerais peut-être prendre ta douche, c’est ça ? »
Ca marchait à tous les coups ! Non seulement je ne manquais aucun entraînement mais j’étais présente à toutes les sessions facultatives. Zéro option. Zéro tolérance. Ma petite voix me montrait la voie.

Et en période de congés en Martinique, c'était du même topo. Bosse, répète, refais, reprends, me disait-elle. Au final, je m’accordais peu de repos. Je m’entraînais seule, et parfois je réussissais à convaincre, Angèle, ma soeur cadette, de m’accompagner à ma séance de physique au stade. En fait j’étais dans mes éléments : allier sport et compétition!


Tenez, pour vous dire : un jour d’été, mon téléphone vibra. David au bout du fil. David devait alors avoir une quarantaine d’années. Il était chef cuisinier de métier et habitait à proximité de la fabuleuse piste d’athlétisme du complexe sportif Emile Maurice, qui fait la réputation de ma ville d’origine, Saint-Joseph.
 

- Bonjour Sandrine, te sachant de passage à la Martinique, ça te dirait un déjeuner à la maison?
- Ah plutôt oui, c'est gentil ça ! Je me ferai un plaisir de goûter tes nouveaux plats !
- Alors, on dit ce samedi à 12h30
- Ça marche et je m'occupe du dessert !
- Comme tu voudras ma belle !
- Ah oui, je dois tout de même te dire que j'irai faire un footing vers les 16 heures. Ça ne te dérange pas si je m'éclipse une grosse demi-heure?
- Pas du tout. On ne te changera pas, Sandrine !

 

En fait, si, on allait me changer. Me métamorphoser.

Un an plus tard, en septembre 2007, je posais mes valises à Ekaterinbourg. J’étais « montée » à Valenciennes à 18 ans ; voilà que je bifurquais plein Est, en Russie, à 20 ans. Ekaterinbourg se situe dans l’Oural, à environ 1500 kilomètres de Moscou. Une ville méconnue, et pourtant dense de 1,5 million d’habitants. Là-bas, tout est nouveau pour moi: le pays, le climat, la culture, la langue, le style de vie, le club, l’équipe… Un point de repère, une balise toutefois dans ce gigantisme : les membres du staff, qui étaient ni plus ni moins mes entraineurs de mon club valenciennois.

Il me faut donc apprendre sur tout, de tous. Et l’univers est d’une autre envergure puisque le club russe appartient au gratin européen du basket féminin. Je ne suis plus la Gruda qui en impose mais la joueuse française qui intègre sur les doigts de pied un effectif cinq étoiles, comme un cinq majeur. La concurrence est rude, le défi mental monte de deux crans, le challenge physique tout autant. Je me retrouve au milieu d’une pléiade de joueuses aguerries, au jeu maîtrisé, abouti. Je n’ai pas le choix : si je veux entrer dans le cercle, je dois bosser d’arrache-pied pour me donner une chance. Profil bas mais tête haute.

À l’époque, j’habitais à une demi-heure du gymnase. Le trafic routier était souvent très dense. Pour gagner du temps, j’avais pris l’initiative de souscrire à un abonnement annuel dans une salle de fitness située à une centaine de mètres de mon appartement. Je me donnais les moyens de mon obsession ; de répondre aux injonctions de ma petite voix intérieure !

Si bien qu’un jour, une équipière me glissa un mot à l’oreille : “ Sandrine, je pense que tu feras partie de celles qui arrêteront leur carrière à 40 ans . La vie devant moi, quoi…

Une vie qui prenait tous les chemins qui s’ouvraient devant elle. En août 2008, je participais pour la première fois au championnat américain, la WNBA, avec les Connecticut Suns, une franchise qui m’avait draftée un an plus tôt, et dont le pied-à-terre est la petite ville portuaire (40.000 habitants) de Groton. L’endroit, posé à deux heures de train au nord de New York, est connu pour être la base des sous-marins américains. J’entrais en immersion. Ma plongée dans le fameux « rêve américain » devenait réalité. Un autre monde, certes, mais qui réclamait un nouveau marchepied pour le rejoindre.


Sur place, j’étais époustouflée par les qualités exceptionnelles de toutes ces joueuses. C’est là-bas que j’ai alors découvert le coaching individuel. La meilleure joueuse de l’équipe, Asjha Jones - championne aux Jeux olympiques de 2012 à Londres avec l’équipe nationale américaine - s’entrainait avec son coach personnel pour la préparer aux Play offs. Un programme à la carte, spécifique, personnalisé. En somme, le meilleur pour être meilleure. Ce fut proprement une grande révélation !

Sans plus tarder, je me rapprochais d’un entraineur américain, coach Fess, pour étoffer ma technique. Originaire de Houston, il se rendait tous les étés à Dallas, sa base d’entrainement, pour travailler individuellement avec les joueurs professionnels venus d’Europe ou de NBA. De Dallas, je ne connaissais que sa série-télé culte que je regardais en boucle quand j’étais adolescente… Pendant dix jours, en mai 2009, nous y avons développé ma capacité à jouer sur deux postes: intérieur et extérieur. Jours après jours, je m’adonnais à un travail de vitesse sur la longueur du terrain à faire des lay-ups avec opposition, par série de dix marqués consécutivement, ou encore à un travail de feintes en tout genre, dos au panier.

J’étais comblée et c’est ce travail qui a grandement contribué à ma préparation pour décrocher un mois plus tard, notre titre de championne d’Europe à Riga avec l’équipe de France et mon titre de meilleure joueuse européenne.

Oui, j’étais dédiée à mon jeu, à mon sport, et l’envie ne se démentait pas, saison après saison. En sélection, il m’arrivait souvent de ramener un ballon de basket dans ma chambre pour travailler ma dextérité. Vers les 16 heures, pour ne pas gêner mon voisinage, je faisais rebondir le ballon sur le parquet ciré : main gauche, main droite, entre les jambes, derrière le dos… je m’amusais quoi !

Ou bien encore, je m’astreignais à une séance de musculation sur les coups des 21 heures, pour assurer les trois séances hebdomadaires programmées.


Et puis, un soir, en stage à Lyon avec l’équipe de France, mon amie de longue date, Jennifer, avec qui j’ai fait mes débuts à Toulouse, s’écria en soupirant :  


“ Sandrine je ne vois pas d’issue : tu te marieras avec Spalding ! ”


Sur le moment, j’ai ri aux éclats. Sa formule me rappelait le célèbre film de Spike Lee, Love and Basketball. Et d’une certaine manière, elle n’avait pas tort. La planète orange créée par l’équipement sportif était mon soleil autour duquel je tournais comme un satellite. Mais le monde tournait lui aussi. Mon amour incompressible pour ce sport avait généré un appauvrissement dans le cercle de mes relations personnelles.

Depuis mai 2012, j’ai un entraineur d’athlétisme, Laurent, qui vit à la Martinique, avec lequel nous passons tout en revue, coordination, vitesse et endurance. C’est cette première rencontre qui m’a aidé à prendre du recul sur ma façon de fonctionner. C’est avec lui que j’ai réalisé que le quantitatif ne doit pas faire oublier le qualitatif. C’est avec lui que j’ai compris que les phases de repos sont aussi importantes que les phases de travail. Pour qu’un corps soit au top, il faut que la tête le soit aussi.
Alors, en me redécouvrant, j’ai goûté à d’autres émotions. Par exemple, la diversité des exercices n’est pas un signe d’improductivité : travailler à la plage, sur un terrain de football, en piscine, sur le tartan rouge de la piste d’athlétisme, ou bien encore sur le bitume rapiécé des montées de nos nombreuses ruelles qui sillonnent la terre montagneuse martiniquaise… Je m’ouvrais à d’autres horizons, je m’ouvrais l’esprit, je m’ouvrais l’appétit. Fouler d’autres sols pour retrouver les parquets.

Dès lors, cheminement faisant, je me suis rapprochée d’un préparateur mental, Nicolas Gétin, avec qui j’ai travaillé 5 ans pour m’aider à gérer le stress, à mieux comprendre et appréhender mes nouveaux environnements. Enfant de la balle, oui, mais sortir de sa bulle aussi. Se relâcher, s’aérer, renifler d’autres odeurs. Une blessure en janvier 2016, à l’aponévrose plantaire, réclamant une longue indisponibilité, avait réveillé en moi d’autres questionnements. Après onze ans de bons et loyaux services, de lourdes charges de travail, d’enchaînements sans relâche entre entraînements et matches, mon corps m’avait lancé un avertissement.

C’est entre les mains de l’équipe médicale du centre national d’entrainement de la Fédération française de tennis, à Roland-Garros, que j’ai trouvé refuge. Que j’y ai appris la patience.

De toutes ces mains en or qui m’ont remise d’aplomb, je ne peux occulter celles de Lisa Leslie. De l’or en barre, Lisa : quadruple championne olympique, deux titres mondiaux, deux autres en WNBA avec les Sparks de Los Angeles, son inscription au Hall of Fame, des stats de folie pendant plus de dix ans, jusqu’en 2009… La Michael Jordan au féminin. C’est aux Sparks de LA que je l’avais rencontrée en 2014. On avait vite sympathisé. C’est naturellement vers elle que je me suis tournée pour que mon jeu prenne une autre dimension. Lisa a accepté. Pendant dix jours, du 5 au 15 mai 2016, on s’est retrouvé dans une salle proche de chez elle, à Calabasas, une petite ville au nord-est de Los Angeles réputée pour ses résidences de luxe. Là-bas, une fois par jour, Lisa me prodiguait son expérience, son savoir-faire, ses conseils, axés principalement sur le bagage technique. Le toucher de balle, le fléchissement des appuis, le tir en simultané... C’était la première fois qu’elle coachait une pro et elle y mettait son cœur comme j‘y mettais le mien. Je mesurais ma chance, mon privilège, d’être auprès d’une bosseuse talentueuse mais acharnée. Elle m’expliquait sa routine du temps de sa splendeur, l’obsessionnel qui la gouvernait, qui la poussait à aller plus haut, comme ces squats qu’elle enchaînait… tout en se lavant les dents ; ou bien les stats qu’elle s’imposait à elle-même en compétition. Mais au-delà, une fois le ballon remisé, Lisa m’a invité à voir plus loin : ses conseils de femme, sur l’après-carrière. Oui, Lisa partageait son expérience en toute sincérité, et j’en étais la bénéficiaire…


Mon futur époux, ancien basketteur professionnel, m’a quant à lui ouvert les yeux sur l’importance de la variété de l’effort et surtout de la compréhension du jeu. Fou d’activités en tout genre comme la natation, le cyclisme et le surf, j’étais ravie de nager, de monter sur une planche, et même d’adopter le vélo comme moyen de transport…

Un soir, tout en regardant un match de NBA à la télévision, nous discutions tous deux de l’intérêt de faire des retours vidéo. Non pas la sacro-sainte séance prodiguée à la cantonade par l’entraîneur pendant une trentaine de minutes, mais un retour sur soi-même;  sur ses propres prestations, ses attitudes, son sens du jeu, son esprit collectif. Se juger sans tricher, objectivement, images à l’appui. Oui, ça pouvait être sacrément instructif, autant pour l’individu que pour le bénéfice de l’équipe. Et c’est ainsi que j’ai décidé de l’inclure à ma préparation.

Aujourd’hui, au lieu de passer d’inlassables heures à écouter les « feedbacks » des entraineurs, ou bien enfermée dans une salle de musculation à vérifier la grosseur de mes biceps ou la fermeté de mes abdominaux, je m’octroie un créneau de temps derrière l’écran de mon d’ordinateur, à visionner mes matchs. J’analyse mes performances, ce qui me permet d’avoir le juste ressenti et de pouvoir faire face ensuite à mes manquements.

J’avais appris au contact des autres, ceux qui ont modelé mon corps, mon esprit, en jouant sur d’autres tableaux que ceux que je connaissais. Aujourd’hui, j’estime que ma préparation, dans le sens large, est plus aboutie, « rentable », qualitative, équilibrée. Je comprends mieux le jeu, mon jeu. Et tout le monde y gagne.

Il a fallu pour ça que la petite jeunette martiniquaise et insouciante élargisse peu à peu sa bulle, sans la faire éclater. Calme, patience, confiance, compréhension, amusement, constance… Ces vertus me permettent désormais de prendre plus de plaisir à jouer.
À vivre.

Sandrine
 

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