Quand 25 deviennent 75

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Quand 25 deviennent 75

Quand 25 deviennent 75

Ou quand la tête impose au corps de se remettre en jambes.
 

Obtenir des bonnes réponses n’empêchent pas de se poser les bonnes questions.
En matière de préparation, je n’avais jamais vraiment eu à me soucier des programmes d’entraînement prodigués. Du moins jusqu’en début d’année, quand nous avons concédé une série inhabituelle de défaites. Cette période noire a, après coup, stimulé chez moi une véritable introspection.

À y regarder de plus près, cette baisse de régime collective correspondait aussi à la mienne. Cumul de maladresses, déficit d’énergie, et, partant, moral en berne…

Une grosse remise en question s’en est suivie. Qui commença par mon amour-propre.
Et d’accepter ce qui suit : manque considérable de résistance sur les contacts physiques, perte de poids et obstination dans le jeu dos au panier. Le simple fait d’avoir mis des mots sur mes maux constituait mon premier pas. Le second devait m’emmener à la salle de musculation.   

C’était le samedi 4 février dernier: j’attrapais stylo et carnet, et décidais de coucher noir sur blanc les nouvelles méthodes de travail que j’étais sur le point d’essayer. Consigner par écrit permet de garder une trace de ce qui fonctionne bien et moins bien, afin d’être plus efficace.

C’est la première fois que je me suis prise en main ...

Alors, je me creusais la tête : la raison pour laquelle j’avais perdu du poids, à savoir 3kg de muscle, était liée à la réduction considérable de séances de musculation.
En effet, ici, à Fenerbahce, nous réalisons en moyenne une séance de musculation par semaine lorsque nous évoluons à domicile ; et… aucune en déplacement. J’ai vite compris que je tenais là mon premier angle d’attaque: réaliser deux séances de musculation hebdomadaires coûte que coûte!

Certes, mais avec quel contenu?

J’ai toujours gardé dans un coin de ma tête les observations de mon entraîneur d’athlétisme. Laurent trouvait déjà en 2011 que mes membres inférieurs n’étaient pas à… la hauteur d’une joueuse professionnelle.
Autant je n’avais alors prêté que peu d’attention à sa préconisation, autant elle tombait sous le sceau du bon sens en “lisant” mes jambes à travers mes mains et les miroirs. J’avais grandement besoin de travailler mes mollets, mes quadriceps, mes adducteurs, mes ischios, mes abdos... Oui, tout ça !

Jusqu’alors, je m'étais toujours conformé aux séances de musculations imposées, sans jamais y trouver à redire. Mais là, j’avais besoin d’un programme spécifique. Et en décortiquant ma routine, un rapport me sautait bientôt aux yeux : je réalisais 75% d’exercices de bras pour 25% de jambes. Compte tenu de mes besoins du moment, ce rapport me semblait totalement disproportionné. Rééquilibrer les plateaux de la balance eût été plus raisonnable, pourriez-vous penser. Mais je devais porter mon effort sur ce manque identifié. Il me fallait inverser la vapeur...

D’accord, d’accord, mais par où commencer ?

En fait, je disposais déjà de ma propre « banque de données ». D’abord, les programmes précieusement sauvegardés sur ma boîte mail, que m’avaient remis mes anciens préparateurs physiques et ceux du préparateur actuel. A tout cela se sont ajoutés des listings trouvés sur le site Pinterest ou encore des clips vidéos dénichés sur YouTube en vue d’appréhender une nouvelle gamme d’exercices d’abdominaux. Bref, tout un ensemble d’enchaînements prêts à l’usage.

Ainsi dit - mais ainsi fait surtout -, je ressens depuis lors de très bonnes sensations physiques. En deux mois, je redeviens moi... Relation de cause à effet ou pas, nous venons de nous qualifier pour le final four de l’Euroleague (14-16 avril), tournoi rassemblant les quatre meilleures équipes de l’année. Pour y parvenir, nous avons dû défier un challenger de taille: le club espagnol de Salamanque. Ma contribution a été constante sur les deux premières rencontres (12,5pts et 6 rebonds en moyenne); et lors du match d’appui, mes stats sont montées à 16 pts et 6 rebonds.

Bel pasaj’ violon* comme dirait les anciens à la Martinique !

Pendant 23 ans - de mes premiers pas sur le playground de Saint-Joseph en Martinique, au parquet Ulker Arena de Fenerbahce -, j’avais passionnément… et mécaniquement suivi toutes les instructions qui dictaient ma carrière. Mais cette fois-là, je me suis prise en main. Je pense même pouvoir écrire que c’était la toute première fois !
Toute vie d’athlète est portée par un mûrissement physique et intellectuel. On s’appuie sur les savoirs des autres mais aussi sur la connaissance de soi. Entendre autrui, écouter son corps. Là aussi, un éternel jeu de mouvement…

Sandrine
 


* Littéralement on peut le traduire par “Beau passage de violons”. Couramment, cela signifie “Bien joué”
 

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La première gorgée de Bortsch et autres petits plaisirs retrouvés…

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La première gorgée de Bortsch et autres petits plaisirs retrouvés…

Un match d’Euroligue programmé à Koursk, à la frontière ukrainienne, m’a fait revenir en Russie plus d’un an après l’avoir quittée. Flashes-back…

 

Le basket a beau être un sport de projection, il n’évite pas les retours en arrière. Voilà
maintenant cinq mois que je me sens bien dans mes pompes à Istanbul. Mais au détour d’un calendrier d’Euroligue, je me suis retrouvée dans une salle d’attente de l’aéroport Atatürk. Embarquement imminent pour Moscou, puis transit pour Koursk.

Pegasus. C’est un joli nom pour une compagnie aérienne – référence au cheval ailé de la mythologie. Ça l’est un peu moins quand il faut coincer 1,20m de jambes pendant 3h15 à hauteur du siège 15C d’une compagnie low cost turque.

« - What drink you want ? »

Au moment de servir mon rafraîchissement, l’hôtesse me demande dans un anglais préfabriqué la boisson de mon choix. Son accent est très marqué, reconnaissable. L’équipage est russe.

- “вода пожалчйста“, que je lui réponds, pas peu fière. En clair, un peu d’eau.

Ce bref échange m’a ramené au temps d’avant. Neuf années à jouer sous les couleurs orange et noir du club d’UMMC d’Ekaterinbourg ne se dissipent pas dans l’air comme la vapeur d’un thé turc. D’un trait, je revois mon appartement où je passais de nombreuses heures avec Natasha à apprendre le russe. Et d’abord à découvrir l’alphabet cyrillique, comme un archéologue tentait de décrypter des hiéroglyphes égyptiens. Puis le vocabulaire, la prononciation… Tout y passait.

Pégase opère sa descente sur l’aéroport Domodédovo de Moscou. Je suis le mouvement : passage de la douane, récupération des bagages, puis en marche vers le terminal 2D de la compagnie qui doit nous embarquer pour Koursk. RusLine qu’elle s’appelle. Jamais entendu parler. Et pour cause…

À l’époque où je jouais pour l’armada russe, nous voyagions en jet privé. La classe ! Intérieur cuir, service personnalisé, cuisine préparée par de grands chefs… Nous avions même à disposition 4 lits pour dormir ! La grande classe, je vous dis. Et une fois arrivées à destination, nous débarquions sur le tapis rouge d’un aéroport privé. Parfois, à notre retour sur Ekaterinbourg, des voitures avec chauffeurs nous attendaient directement sur le tarmac pour réduire l’attente… Mais, comment vous dire, j’étais heureuse de découvrir le circuit habituel qu’empruntent les équipes. Même si Pegasus ressemblait peu à l’idée qu’on se fait de Pégase, et que RusLine ressemblait plus à celle qu’on imagine de RusLine !

En attendant notre vol pour Koursk après l’enregistrement de nos bagages, une petite faim se fit sentir. Nous voilà à arpenter les allées du hall, à la recherche d’un restaurant. En cheminant, nous croisons une boutique de souvenirs: objets décoratifs en cristal, bijoux en pierres précieuses et poupées russes ornent les vitrines. Je restais un moment à les contempler, mi-pensive, mi-enjouée…

C’était en mai 2015. Boris, mon fiancé, était venu me voir décrocher le titre de championne de Russie et de recevoir la distinction de meilleure poste 4 des finales. Deux jours après, nous pliions bagages pour rentrer à Paris, via l’aéroport Sheremetyevo de Moscou. C’est là que nous sommes passés devant un magasin de souvenirs similaires et que Boris m’offrit un bracelet en pierres d’ambre. Heureuse comme tout !

Je rejoignais mes coéquipières parties devant, et que je retrouvais à proximité d’un restaurant qui proposait des spécialités russes. Je n’avais dès lors plus qu’une idée en tête : commander l’incontournable Bortsch ! Composé de betteraves, de chou, de viande et parfois de pomme de terre, ce potage est un pur régal. Surtout, il me ramena aux repas partagés avec Tweety.

Tweety, de son vrai nom Deanna Nolan, était ma coéquipière américaine, devenue amie, avec laquelle j’ai entamé mes débuts à Ekaterinbourg en 2007. C’est avec Tweety que je passais le plus clair de mon temps. À nos heures perdues, nous faisions des randonnées en scooter des neiges, des séances de tir aux fusils à canon et nous avons même appris ... à nager ensemble! À la sortie de nos différentes excursions, nous nous rendions régulièrement à l’hôtel Hyatt et commandions invariablement ce mets à dominante rouge. Je dois reconnaître que je n’ai pas été immédiatement emballée par ce plat, mais j’ai su bien vite apprécier ce mélange douceâtre et le mariage des légumes rehaussés par un ajout de persil frais. En somme, j’y ai pris goût à tel point que le bortsch est devenu ma soupe favorite que confectionnait à merveille la cuisine de l’hôtel Hyatt.

Ah, l’hôtel Hyatt… Le seul cinq étoiles de la ville détenu par les propriétaires de mon ancien club. Nous avions un accès illimité au spa et aux deux restaurants gastronomiques. Comprenez bien que l’établissement était devenu notre quartier général ! Et le Bortsch avait agi comme une madeleine sur Proust.

Last call ! Dernier appel pour embarquement immédiat. On file au comptoir avant de nous engouffrer dans un appareil si petit que je ne pouvais me tenir droite dans l’allée centrale. Imaginez alors pour nos jambes de basketteuses… 40 minutes à tenir. Il est 18h20 quand les roues touchent le sol. Brrr, il fait un froid de canard. Vite, gants, écharpe et bonnet ! Le temps qu’il fait me rappelle lui aussi où je viens d’atterrir. Le temps qui passe, celui d’où j’ai décollé.

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« Sandrine, tu te marieras avec Spalding »…

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« Sandrine, tu te marieras avec Spalding »…

 


C’est la prophétie que m’avait un jour lancé une coéquipière : j’aime tant le jeu, je passe tant de temps en sa compagnie, que j’épouserai la balle ! Une boutade qui m’a ouvert les yeux. D’où ce partage d’expérience dispensé en toute humilité à celles et ceux qui veulent s’épanouir dans leur sport.

C’est un peu comme le chrono d’un match de basket : mine de rien, le temps défile, les paniers s’enfilent et le money time se profile.
Voilà maintenant onze ans que je suis pro.  Question mariage, on parlerait de noces de corail, comme celui qui colorise les récifs des Antilles, d’où je viens.

Et la traversée de l’océan, celle qui m’a fait quitter les rivages de la Martinique pour un tour du monde à escales, a connu ses paquets de houle, de tangage, d’émotions fortes. Pensez : débarquer en métropole, à Toulouse dans un premier temps, puis en plein bois de Vincennes, à l’INSEP, pour ensuite virer plein Nord pour atteindre Valenciennes et l’USVO à 18 ans. Aux échecs, on évoquerait les diagonales du fou…

18 ans, mon Dieu … Est-ce que je pouvais réaliser ce qui m’arriverait ? Est-ce que je pouvais imaginer qu’en l’espace de deux ans, j’allais devenir championne de France, vainqueur de la Coupe de France, me voir remettre de nombreux titres individuels, comme celui de meilleure joueuse française et de meilleure jeune joueuse européenne ?Franchement, non. J’étais partie pour jouer. C’était déjà beaucoup. Pour gagner aussi – on ne se refait pas. Déracinée, oui, mais enracinée dans une quête : l’envie de bosser dur, de réussir, d’accomplir.

 

“ Être la personne qui ouvre et ferme les portes du gymnase ». Telle était ma devise.

 

Alors, je ne comptais pas le temps passé en salle avant et après les entraînements. 45 minutes, une heure peut-être, pour répéter mon geste de tir, mes gammes de déplacement dos et face au panier, ou bien encore pour améliorer mon endurance. Des séries d’allers-retours, sur les vingt-huit mètres de longueur du terrain, en un temps limité, histoire de mettre mon coeur dans des conditions de fatigue extrême. C’est les mains appuyés sur les genoux, le souffle court et ruisselante de sueur que je terminais ces séances proches du sacerdoce, mais si importantes.

Des limites, j’en avais bien sûr. Mais un objectif, une obsession même, toisaient mes capacités du moment: devenir la meilleure. C’est bien simple : quand la fatigue survenait, quand mon corps fléchissait, ma petite voix intérieure prenait le relais : “ Hé, Sandrine, tu te bouges ou quoi ? Tu préfèrerais peut-être prendre ta douche, c’est ça ? »
Ca marchait à tous les coups ! Non seulement je ne manquais aucun entraînement mais j’étais présente à toutes les sessions facultatives. Zéro option. Zéro tolérance. Ma petite voix me montrait la voie.

Et en période de congés en Martinique, c'était du même topo. Bosse, répète, refais, reprends, me disait-elle. Au final, je m’accordais peu de repos. Je m’entraînais seule, et parfois je réussissais à convaincre, Angèle, ma soeur cadette, de m’accompagner à ma séance de physique au stade. En fait j’étais dans mes éléments : allier sport et compétition!


Tenez, pour vous dire : un jour d’été, mon téléphone vibra. David au bout du fil. David devait alors avoir une quarantaine d’années. Il était chef cuisinier de métier et habitait à proximité de la fabuleuse piste d’athlétisme du complexe sportif Emile Maurice, qui fait la réputation de ma ville d’origine, Saint-Joseph.
 

- Bonjour Sandrine, te sachant de passage à la Martinique, ça te dirait un déjeuner à la maison?
- Ah plutôt oui, c'est gentil ça ! Je me ferai un plaisir de goûter tes nouveaux plats !
- Alors, on dit ce samedi à 12h30
- Ça marche et je m'occupe du dessert !
- Comme tu voudras ma belle !
- Ah oui, je dois tout de même te dire que j'irai faire un footing vers les 16 heures. Ça ne te dérange pas si je m'éclipse une grosse demi-heure?
- Pas du tout. On ne te changera pas, Sandrine !

 

En fait, si, on allait me changer. Me métamorphoser.

Un an plus tard, en septembre 2007, je posais mes valises à Ekaterinbourg. J’étais « montée » à Valenciennes à 18 ans ; voilà que je bifurquais plein Est, en Russie, à 20 ans. Ekaterinbourg se situe dans l’Oural, à environ 1500 kilomètres de Moscou. Une ville méconnue, et pourtant dense de 1,5 million d’habitants. Là-bas, tout est nouveau pour moi: le pays, le climat, la culture, la langue, le style de vie, le club, l’équipe… Un point de repère, une balise toutefois dans ce gigantisme : les membres du staff, qui étaient ni plus ni moins mes entraineurs de mon club valenciennois.

Il me faut donc apprendre sur tout, de tous. Et l’univers est d’une autre envergure puisque le club russe appartient au gratin européen du basket féminin. Je ne suis plus la Gruda qui en impose mais la joueuse française qui intègre sur les doigts de pied un effectif cinq étoiles, comme un cinq majeur. La concurrence est rude, le défi mental monte de deux crans, le challenge physique tout autant. Je me retrouve au milieu d’une pléiade de joueuses aguerries, au jeu maîtrisé, abouti. Je n’ai pas le choix : si je veux entrer dans le cercle, je dois bosser d’arrache-pied pour me donner une chance. Profil bas mais tête haute.

À l’époque, j’habitais à une demi-heure du gymnase. Le trafic routier était souvent très dense. Pour gagner du temps, j’avais pris l’initiative de souscrire à un abonnement annuel dans une salle de fitness située à une centaine de mètres de mon appartement. Je me donnais les moyens de mon obsession ; de répondre aux injonctions de ma petite voix intérieure !

Si bien qu’un jour, une équipière me glissa un mot à l’oreille : “ Sandrine, je pense que tu feras partie de celles qui arrêteront leur carrière à 40 ans . La vie devant moi, quoi…

Une vie qui prenait tous les chemins qui s’ouvraient devant elle. En août 2008, je participais pour la première fois au championnat américain, la WNBA, avec les Connecticut Suns, une franchise qui m’avait draftée un an plus tôt, et dont le pied-à-terre est la petite ville portuaire (40.000 habitants) de Groton. L’endroit, posé à deux heures de train au nord de New York, est connu pour être la base des sous-marins américains. J’entrais en immersion. Ma plongée dans le fameux « rêve américain » devenait réalité. Un autre monde, certes, mais qui réclamait un nouveau marchepied pour le rejoindre.


Sur place, j’étais époustouflée par les qualités exceptionnelles de toutes ces joueuses. C’est là-bas que j’ai alors découvert le coaching individuel. La meilleure joueuse de l’équipe, Asjha Jones - championne aux Jeux olympiques de 2012 à Londres avec l’équipe nationale américaine - s’entrainait avec son coach personnel pour la préparer aux Play offs. Un programme à la carte, spécifique, personnalisé. En somme, le meilleur pour être meilleure. Ce fut proprement une grande révélation !

Sans plus tarder, je me rapprochais d’un entraineur américain, coach Fess, pour étoffer ma technique. Originaire de Houston, il se rendait tous les étés à Dallas, sa base d’entrainement, pour travailler individuellement avec les joueurs professionnels venus d’Europe ou de NBA. De Dallas, je ne connaissais que sa série-télé culte que je regardais en boucle quand j’étais adolescente… Pendant dix jours, en mai 2009, nous y avons développé ma capacité à jouer sur deux postes: intérieur et extérieur. Jours après jours, je m’adonnais à un travail de vitesse sur la longueur du terrain à faire des lay-ups avec opposition, par série de dix marqués consécutivement, ou encore à un travail de feintes en tout genre, dos au panier.

J’étais comblée et c’est ce travail qui a grandement contribué à ma préparation pour décrocher un mois plus tard, notre titre de championne d’Europe à Riga avec l’équipe de France et mon titre de meilleure joueuse européenne.

Oui, j’étais dédiée à mon jeu, à mon sport, et l’envie ne se démentait pas, saison après saison. En sélection, il m’arrivait souvent de ramener un ballon de basket dans ma chambre pour travailler ma dextérité. Vers les 16 heures, pour ne pas gêner mon voisinage, je faisais rebondir le ballon sur le parquet ciré : main gauche, main droite, entre les jambes, derrière le dos… je m’amusais quoi !

Ou bien encore, je m’astreignais à une séance de musculation sur les coups des 21 heures, pour assurer les trois séances hebdomadaires programmées.


Et puis, un soir, en stage à Lyon avec l’équipe de France, mon amie de longue date, Jennifer, avec qui j’ai fait mes débuts à Toulouse, s’écria en soupirant :  


“ Sandrine je ne vois pas d’issue : tu te marieras avec Spalding ! ”


Sur le moment, j’ai ri aux éclats. Sa formule me rappelait le célèbre film de Spike Lee, Love and Basketball. Et d’une certaine manière, elle n’avait pas tort. La planète orange créée par l’équipement sportif était mon soleil autour duquel je tournais comme un satellite. Mais le monde tournait lui aussi. Mon amour incompressible pour ce sport avait généré un appauvrissement dans le cercle de mes relations personnelles.

Depuis mai 2012, j’ai un entraineur d’athlétisme, Laurent, qui vit à la Martinique, avec lequel nous passons tout en revue, coordination, vitesse et endurance. C’est cette première rencontre qui m’a aidé à prendre du recul sur ma façon de fonctionner. C’est avec lui que j’ai réalisé que le quantitatif ne doit pas faire oublier le qualitatif. C’est avec lui que j’ai compris que les phases de repos sont aussi importantes que les phases de travail. Pour qu’un corps soit au top, il faut que la tête le soit aussi.
Alors, en me redécouvrant, j’ai goûté à d’autres émotions. Par exemple, la diversité des exercices n’est pas un signe d’improductivité : travailler à la plage, sur un terrain de football, en piscine, sur le tartan rouge de la piste d’athlétisme, ou bien encore sur le bitume rapiécé des montées de nos nombreuses ruelles qui sillonnent la terre montagneuse martiniquaise… Je m’ouvrais à d’autres horizons, je m’ouvrais l’esprit, je m’ouvrais l’appétit. Fouler d’autres sols pour retrouver les parquets.

Dès lors, cheminement faisant, je me suis rapprochée d’un préparateur mental, Nicolas Gétin, avec qui j’ai travaillé 5 ans pour m’aider à gérer le stress, à mieux comprendre et appréhender mes nouveaux environnements. Enfant de la balle, oui, mais sortir de sa bulle aussi. Se relâcher, s’aérer, renifler d’autres odeurs. Une blessure en janvier 2016, à l’aponévrose plantaire, réclamant une longue indisponibilité, avait réveillé en moi d’autres questionnements. Après onze ans de bons et loyaux services, de lourdes charges de travail, d’enchaînements sans relâche entre entraînements et matches, mon corps m’avait lancé un avertissement.

C’est entre les mains de l’équipe médicale du centre national d’entrainement de la Fédération française de tennis, à Roland-Garros, que j’ai trouvé refuge. Que j’y ai appris la patience.

De toutes ces mains en or qui m’ont remise d’aplomb, je ne peux occulter celles de Lisa Leslie. De l’or en barre, Lisa : quadruple championne olympique, deux titres mondiaux, deux autres en WNBA avec les Sparks de Los Angeles, son inscription au Hall of Fame, des stats de folie pendant plus de dix ans, jusqu’en 2009… La Michael Jordan au féminin. C’est aux Sparks de LA que je l’avais rencontrée en 2014. On avait vite sympathisé. C’est naturellement vers elle que je me suis tournée pour que mon jeu prenne une autre dimension. Lisa a accepté. Pendant dix jours, du 5 au 15 mai 2016, on s’est retrouvé dans une salle proche de chez elle, à Calabasas, une petite ville au nord-est de Los Angeles réputée pour ses résidences de luxe. Là-bas, une fois par jour, Lisa me prodiguait son expérience, son savoir-faire, ses conseils, axés principalement sur le bagage technique. Le toucher de balle, le fléchissement des appuis, le tir en simultané... C’était la première fois qu’elle coachait une pro et elle y mettait son cœur comme j‘y mettais le mien. Je mesurais ma chance, mon privilège, d’être auprès d’une bosseuse talentueuse mais acharnée. Elle m’expliquait sa routine du temps de sa splendeur, l’obsessionnel qui la gouvernait, qui la poussait à aller plus haut, comme ces squats qu’elle enchaînait… tout en se lavant les dents ; ou bien les stats qu’elle s’imposait à elle-même en compétition. Mais au-delà, une fois le ballon remisé, Lisa m’a invité à voir plus loin : ses conseils de femme, sur l’après-carrière. Oui, Lisa partageait son expérience en toute sincérité, et j’en étais la bénéficiaire…


Mon futur époux, ancien basketteur professionnel, m’a quant à lui ouvert les yeux sur l’importance de la variété de l’effort et surtout de la compréhension du jeu. Fou d’activités en tout genre comme la natation, le cyclisme et le surf, j’étais ravie de nager, de monter sur une planche, et même d’adopter le vélo comme moyen de transport…

Un soir, tout en regardant un match de NBA à la télévision, nous discutions tous deux de l’intérêt de faire des retours vidéo. Non pas la sacro-sainte séance prodiguée à la cantonade par l’entraîneur pendant une trentaine de minutes, mais un retour sur soi-même;  sur ses propres prestations, ses attitudes, son sens du jeu, son esprit collectif. Se juger sans tricher, objectivement, images à l’appui. Oui, ça pouvait être sacrément instructif, autant pour l’individu que pour le bénéfice de l’équipe. Et c’est ainsi que j’ai décidé de l’inclure à ma préparation.

Aujourd’hui, au lieu de passer d’inlassables heures à écouter les « feedbacks » des entraineurs, ou bien enfermée dans une salle de musculation à vérifier la grosseur de mes biceps ou la fermeté de mes abdominaux, je m’octroie un créneau de temps derrière l’écran de mon d’ordinateur, à visionner mes matchs. J’analyse mes performances, ce qui me permet d’avoir le juste ressenti et de pouvoir faire face ensuite à mes manquements.

J’avais appris au contact des autres, ceux qui ont modelé mon corps, mon esprit, en jouant sur d’autres tableaux que ceux que je connaissais. Aujourd’hui, j’estime que ma préparation, dans le sens large, est plus aboutie, « rentable », qualitative, équilibrée. Je comprends mieux le jeu, mon jeu. Et tout le monde y gagne.

Il a fallu pour ça que la petite jeunette martiniquaise et insouciante élargisse peu à peu sa bulle, sans la faire éclater. Calme, patience, confiance, compréhension, amusement, constance… Ces vertus me permettent désormais de prendre plus de plaisir à jouer.
À vivre.

Sandrine
 

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